Violeau (Jean-Louis)
Les Architectes et Mai 81 [pdf]
Collection Focales
ISBN 978-2-86222-070-3, 16 x 24 mm, 304 pages,
nbr. ill. N & B   20 €
2010

Disponible en édition papier

« Après Les architectes et mai 68 (Éd. Recherches, 2005), Jean-Louis Violeau livre ici le second volet d’une riche exploration des moments intellectuels et politiques qui ont traversé le champ architectural. D’emblée l’ouvrage s’impose par la richesse des informations et leur précision. Il est par ailleurs porté par un style à la fois élégant et suggestif ; l’auteur ne se laissant jamais totalement enfermer par des références mono disciplinaires, il y mêle connaissances des mouvements esthétiques et intellectuels pour caractériser cette période des années 1980. Surtout, il ne se contente pas d’une histoire des idées désincarnée. Ici les débats et inventions esthétiques ne sont pas le fait “d’auteurs” inspirés mais de mouvements, de conflits, de groupes, socialement identifiés. À cet égard, le titre, certes claquant et direct, est insuffisant.
Il laisse penser que le bornage politique est pertinent pour l’explication historique et la compréhension d’une période. Ce que la lecture de l’ouvrage dément en réalité. Au fond, il montre d’abord que les années 1980 sont la “clôture” (“l’avenir d’une illusion” ?) d’une époque ouverte à la fin des années 1960, ensuite que si cette clôture suit le temps politique c’est du fait des relations singulières entre champ politique et champ architectural, ou mieux, des particularités du champ architectural. » Espaces et sociétés, n° 156-157, avril 2014. Lire l’article en entier

« Ce livre s’efforce de saisir ce qui s’est passé dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme durant une longue période, celle de la gauche au pouvoir entre 1981 et 1995, qui correspond à un angle mort historique. Angle mort historique, car bien des espoirs ont été déçus, bien des ambitions détournées durant ces années. Alors qu’il s’agissait de mettre un terme au divorce de l’architecte avec son temps, de redonner un rôle collectif à une profession atomisée, cloisonnée et se tenant à distance des habitants, un projet majeur de mai 1981, celui des fameux Ateliers publics d’architecture et d’urbanisme (Apur), est vite apparu à gauche comme un rendez-vous manqué supplémentaire. À défaut de renouer avec ceux pour lesquels on construit, l’État est devenu le partenaire privilégié, le seul décideur avec lequel envisager des opérations et ériger des monuments : Roland Castro et Michel Cantal-Dupart ont ainsi été les acteurs d’une politique décidée au plus haut niveau de l’État sous l’égide du président. Une politique qui se distinguait de l’objectif antérieur des Ateliers publics. Une politique de « coups » qui a donné lieu à celle des Grands Travaux, celle des « Paris de Mitterrand » (titre d’un livre de référence de François Chaslin) mais aussi aux interventions de Banlieues 1989. L’État constructeur se voulait aussi un État social soucieux des banlieues, bref c’était encore une affaire d’État. Mitterrand avait prévenu dans un article du Monde en novembre 1977 : « La théorie de la ville socialiste que nous allons mettre en place sera visible seulement après la fin de ce siècle et ce n’est pas vous qui la verrez. Vous êtes une génération sacrifiée. » À l’occasion des concours liés au Grand Paris, on a vu revenir au premier plan sous l’égide de Nicolas Sarkozy des protagonistes des réformes de 1968 (les maos de l’époque) et de 1981 ; il n’est pas sûr que cela soit le signe d’un profond changement de situation. L’État est toujours à la manœuvre, même s’il se retire des financements et freine les Grands Travaux. »
Olivier Mongin, Esprit, 3 décembre 2012


« En cette période d’élections présidentielles, où de nombreux espoirs semblent se dessiner à Gauche, replongeons dans l’ambiance de mai 81 et, par le biais de deux récentes publications, abordons un thème peu présent dans les débats politiques actuels : l’architecture.
D’un côté, Les architectes et mai 81 est un travail de longue haleine publié fin 2011 par le sociologue Jean-Louis Violeau, dans la suite logique de son parfois controversé mais tout aussi copieux Les architectes et mai 68 (2005). De l’autre, Architectures 80, une chronique métropolitaine est le catalogue d’une exposition réalisée en 2011 au Pavillon de l’Arsenal, sous la direction de Lionel Engrand et Soline Nivet. […]

La Post-Modernité, toile de fond internationale
Il est beaucoup de lieux communs à propos des années 1980. Jean-Louis Violeau l’a bien compris et prend ses gardes. Il lui faudra d’abord faire un sort à la notion, toute polémique, de Post-Modernité alors en vogue et cela d’autant plus dans le domaine de l’architecture du fait du travail théorique mené par Charles Jencks.
[…] Violeau commence son Mai 81 par un «grand Tour» : de la première Biennale d’Architecture de Venise (1980) et sa fameuse Strada Novissima jusqu’au Japon, «le pays qui est en train de devenir, dans ces années 1980, le symbole de la modernité et du chaos urbain». Il distingue le contexte européen de l’américain et, au sein même de ce dernier, crée de précautionneuses catégories : il serait «regrettable de confondre dans un même mouvement Robert Venturi et Michael Graves».
De toute manière, force est d’admettre avec François Chaslin […] que «l’internationale du post-modernisme» n’aura eu qu’un faible impact au sein de l’Hexagone : «Le postmodernisme n’a jamais, en France, constitué une pensée mais plus exactement une atmosphère, un sentiment mal cadré, un dérapage simultané des esprits vers on ne savait trop quoi.» Problème plus que tendance postmoderne, résume Chaslin.
Si, au début des années 1980, une orientation s’affirme simultanément en France et aux États-Unis, c’est bien l’esthétisation du dessin d’architecte à des fins commerciales. C’est «l’époque où les architectes mettent sous verre des croquis, tirent leurs dessins en lithogravures, les numérotent de 1 à 100», note Violeau. Sur la question, plus globale et souvent rabattue, du devenir star de l’architecte, le travail du sociologue est particulièrement remarquable […]

L’architecte, animal politique ?
Après cette introduction générale et internationale, Violeau revient en France et divise son Mai 81 en deux grandes parties : «Architecture et politique» puis «Politique et architecture». Manière de questionner, d’une part, l’engagement citoyen du praticien en France et, d’autre part, la considération du politicien français pour la profession en question. Sans oublier leurs évolutions mutuelles : mai 81 fut «un point d’incandescence mais aussi d’épuisement des rapports des architectes au politique».
En 1981, «le PCF va perdre de son influence dans le monde de l’architecture» puisque vient de disparaître son ancien conseiller pour l’architecture, Jean Nicolas, «lui-même architecte et ami de Le Corbusier, Perriand, Prouvé, Mallet-Stevens…, l’homme qui fit construire Niemeyer en France». Le Parti Socialiste «encore adolescent» va chercher quant à lui à y impulser une nouvelle dynamique.
En témoigne le slogan Changer la vie grâce auquel le PS accède au pouvoir et qui aurait précisément été «subtilisé» à Henri Lefebvre, le grand théoricien marxiste de la ville ! On assiste ainsi à une «urbanisation du discours politique» qui, on le sait, ne resta pas à l’état de paroles en l’air. Celle-ci est intrinsèquement liée aux fameux, nombreux et bien réels «grands travaux» de François Mitterrand : ministère de l’économie, Opéra Bastille, Grande Bibliothèque, pyramide du Louvre sans oublier la série des nouveaux parcs, La Villette, André Citroën, et Bercy.
[…] Comme il avait déjà pu le faire dans son Mai 68, l’auteur étudie les orientations éditoriales des nombreuses revues, plus ou moins marginales, qui voient alors le jour. Celles qui s’emparèrent soudainement de la cause architecturale, de l’urbain et de ses usages. Ou celles qui ratèrent le coche à l’instar de Libé, qui s’affirme pourtant comme le grand quotidien des années 80. Le quotidien qui se paya les plus grands critiques de l’époque, des Guibert, Daney et Pacadis pour la photo, le cinéma et la musique, ne sut «rattacher à aucune “signature” particulière l’actualité de l’architecture». Si a contrario Violeau mentionne l’impact important qu’eut L’Architecture d’Aujourd’hui placée sous la direction de Bernard Huet, il n’oublie pas les supports plus modestes. Parce que l’on a aujourd’hui oublié ce type de média, contentons-nous de citer ici l’étonnant Archiphone :
Par le biais de cette minutieuse investigation, le sociologue tâte le pouls du jeune Syndicat de l’Architecture créé en 1978, il ausculte le vieil Ordre des Architectes inventé sous Pétain, plutôt mal en point dans les années 80, victime de nombreuses attaques politiques et d’une désaffection sans précédent : «les architectes ne cotisent plus».
Violeau met ainsi en avant les tensions qui s’instaurent progressivement entre les nombreux acteurs du cadre urbain, décideurs, concepteurs et techniciens de la ville, entre «vieilles DDE plus ou moins résignées, jeunes CAUE, projets d’ateliers publics et services techniques des grandes mairies». Mieux encore, il parvient à démêler lentement cet imbroglio explosif sans jamais perdre le lecteur.
Toujours bienveillant, Violeau conclut par une série de brefs «éclairages biographiques» qui nous présentent les personnalités majeures de l’époque à l’instar de l’architecte Patrick Bouchain, souvent dans l’ombre mais politiquement très influent : «J’ai tout expérimenté, confie celui-ci, même l’impossibilité d’appliquer une politique de la ville. J’étais un peu comme le bouffon qui révélait à Jack Lang – alors au gouvernement – l’impossible application des décisions prises au Conseil des ministres.»
[…] Et enfin, bouquet final en 1989, «au croisement des logiques mémorielle et promotionnelle, politique et commerciale» le défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées, élaboré par le publicitaire Jean-Paul Goude. Et Cusset conclut admirablement :
Ainsi, étape par étape, épaulé par la publication du Pavillon de l’Arsenal, Les architectes et mai 81 parvient à décrypter les années 80 et les relations inédites qui s’instaurent alors entre politique et architecture, pour le meilleur ou pour le pire. Avec brio et non sans humour, Violeau livre un ouvrage des plus éclairants, notamment pour le jeune lecteur qui, s’il est peut-être né dans ces années 80, ignore souvent tout de cette complexité. Les plus âgés s’offriront quant à eux un bon moment de nostalgie. Ils revivront la joute qui opposait en permanence Nouvel le jeune et Chemetov le sérieux, rejoueront les diverses tentatives d’«haussmannisation des banlieues» et s’insurgeront peut-être à propos d’une interprétation de Violeau qu’ils jugeront polémique car, si le feu politique de l’époque semble s’être éteint, les cendres restent brûlantes.

Jean-Louis Violeau, Les Architectes et mai 81, Éditions Recherches, 2011.
Soline Nivet, Lionel Engrand (dir.), Architectures 80 : une chronique métropolitaine, Editions A&J Picard, Pavillon de l’Arsenal, 2011.
Jean-Louis Violeau, Les Architectes et mai 68, Éditions Recherches, 2005. »

strabic.frMai 81 et ses architectes, par Tony Côme, en partenariat avec Nonfiction.fr


« À la suite d'un précédent travail sur Mai 68 et les architectes français, Jean-Louis Violeau, sociologue, d'intéresse ici à la manière dont ces derniesr ont vécu l'arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981. Selon le prisme des rapports réciproques entre architecture et politique, il dresse avec ce nouvel ouvrage le portrait d'un moment culturel que l'on associe habituellement au postmodernisme. À ces fins, J-L Violeau s'appuie pour l'essentiel sur d'innombrables entretiens et un important dépouillement de la presse. Il éclaire ainsi en détail les conditions de production du cadre bâti qui en ce temps-là dépendant plus qu'aujourd'hui de considérations idéologiques. À la lecture des Architectes et Mai 81, comprend-on pour autant mieux l'architecture postmoderne de ces années-là ? Pas forcément, tant ses acteurs apparaissent dans l'ouvrage pour ce qu'ils ont dit à l'époque, voire disent aujourd'hui, et finalement peu pour ce qu'ils ont fait. En se tenant en effet le plus souvent à distance des projest et réalisations, J-L Violeau ne nous permet pas touours de discerner ce qui relève d'une part de la mythologie qu'affectionnent les architectes, et d'autre part de la transformation effective de l'environnement construit. Le sociologie des acteurs gagnerait en cela à se doubler d'une sociologie des œuvres. Par la mine d'informations qu'il renferme, cet essai reste cependant de la plus grande utilité pour tous ceux qui s'intéressent à la période, matrice s'i len est de la situation actuelle. » V.D., Critique d'Art, n° 38, automne 2011.

« FIN DE PRINTEMPS Dans son nouveau livre, Les architectes et mai 1981, Jean-Louis Violeau poursuit un de ses axes de recherche les plus têtus sur les architectes: ceux qu'il nomme « les élites ». Six années après la somme tirée de sa thèse de doctorat, Les architectes et mai 1968, voici donc sa suite, issue de son habilitation à diriger des recherches.
L'un comme l'autre des ouvrages puise à l'idée d'une identité générationnelle, présupposé périlleux que ce sociologue sait restituer dans toute son ambiguïté. Le premier mettait bien, çà et là, à nu quelques-uns des travers d'une «génération» que le doctorant jeune et militant admirait, au fond, et connaissait bien, pour avoir disséqué la naissance des unités pédagogiques d'architecture dans le contexte de l'immédiat après 1968 et pour s'être largement entretenu avec ses acteurs. Mais cette fois, même s'il ne tait toujours pas une certaine tendresse filiale, l'enseignant et chercheur quadragénaire, tout à son observation participante au sein des écoles d'architecture, entreprend bel et bien de tuer le père.
En 1968, certains architectes ont pu se targuer, pour une fois, de participer à un mouvement d'idées vaste et effervescent, voire de l'avoir précédé. L'après 1981 est en revanche l'occasion pour les plus en vue de ces acteurs et de leurs disciples de faire preuve d'un opportunisme désemparant dans la redistribution des cartes que l'arrivée de la gauche au pouvoir initie. Les hésitations créatives de l'entre-deux-mai et les affres de la construction de soi laissent place à l'exercice de la chasse à la Commande, encouragée par la généralisation du système des concours. Non par hasard, comme le note malicieusement Violeau, les mêmes, devenus d'insatiables Narcisse, se trouveront bien plus tard «engagés d'une manière ou d'une autre en 2008 dans le Grand Paris de Nicolas Sarkozy». Un peu à la façon dont l'on se délecte parfois de certains ragots, quiconque pratique un peu le «milieu» architectural français goûte évidemment au plaisir de voir relatée en filigrane l'irrésistible ascension professionnelle et médiatique des uns et des autres, marquée de compromis et de tartufferie éhontée. Les plus ambitieux de ceux qui firent naguère tomber les mandarins auront ainsi souvent bien peu transmis, par hantise des systèmes dans le meilleur des cas, et largement verrouillé autour d'eux.
Fort heureusement, l'ouvrage ne se limite pas au décryptage de ces agissements nimbés d'un manteau de sophisterie, de débats et polémiques complexes jusqu'à l'abscons, tellement significatifs de ce que furent les années 1980. Au-delà des pages d'exégèse virtuose de la postmodernité, une certaine nostalgie transperce les pages du récit. Elle trahit les regrets d'un auteur né en 1969, qui a eu à se construire entre le pragmatisme de ses grands frères - la fameuse «génération muette» - et l'idéalisme berné ou le cynisme de leurs parents. Violeau insiste à nouveau sur l'occasion manquée des ateliers publics d'architecture et de l'aventure quelque peu avortée des CAUE, dont il est un des rares historiens. Il évolue avec une telle aisance à travers cette période, que l'on saisit rapidement son aspiration, au-delà d'un simple objet d'étude, d'en débusquer les flammèches encore vivaces au présent, de la constituer en sujet d'une Histoire à la Marc Bloch. L'auteur n'est ainsi jamais aussi pertinent et lui-même que lorsqu'il suit à la trace la loi de 1977 et son impossible réforme, ou lorsqu'il rend hommage aux quelques figures restées dans l'ombre de leurs contemporains les plus voraces. Entre épuisement militant et fidélité à l'idéal d'une fabrique collective de la Ville, méconnus ou anonymes, parisiens ou provinciaux, ils auront pourtant très sûrement contribué à prolonger le meilleur de cette période et à cultiver ses virtualités. »
Hubert Lempereur, AMC-Le Moniteur archi, n° 209, octobre 2011

« Faisant suite à Les Architectes et Mai 68 publié en 2005 chez le même éditeur, l'auteur poursuit son étude sociopolitique avec ce nouvel essai qui s'ancre dans la période postmodernisme des années 1980. Il analyse les mécanismes qui régissent le monde des architectes avant et après le passage de la gauche au pouvoir. »
Archiscopie


« Comme Mai 68, dont il est d'ailleurs indissociable, le mois de mai 1981 fut une période de remises en question pour les architectes.
Une époque particulière, marquée par les débats et les polémiques, souvent violentes. À travers l'émergence d'un post modernisme architectural et urbanistique, c'est en fait le rapport de ces disciplines avec le pouvoir et la sphère publique qui se réinvente. Alors que les architectes font plus que jamais de la politique, la gauche tente de réaliser concrètement des aspirations souvent contradictoires. Entre rêve de « révolution » et pragmatisme du pouvoir, ce « moment » sera déterminant pour la suite. »
AA

« Le 10 mai 1981 a été un grand jour pour les architectes. Car l’arrivée de François Mitterrand, Jack Lang dans son sillage, va ouvrir un sacré champ d’action à toute une génération. Jean-Louis Violeau , sociologue, avait déjà étudié les jeunes rachis secouant le système en Mai 68. Il y revient ici, avec ce qui leur arrive en mai 1981 et retrouve… les mêmes ou presque. Les grands travaux et les consultations internationales, la généralisation des concours pour les commandes publiques, tout un climat porte ces professionnelles vers la lumière. D’autant plus que les sympathisants sont légion. Violeau rapporte ce qu’en aurait dit l’architecte Antoine Stinco à l’époque : « Si la gauche arrive au point et si on ne réussit pas maintenant à construire, on est vraiment des cons ! » Beaucoup vont y arriver. D’autres, comme Bernard Huet, attendaient Mitterrand sur la ville. « On sentait déjà à l’époque que c’était le problème. » Déception. Récemment, on a retrouvé les stars de mai 1981 dans le Grand Paris. Les mêmes, en plus âgés. »
Sibylle Vincendon, Libération, 7-8 mai 2011.

« […] Le livre est composé en deux parties : architecture et politique ; politique et architecture. Dans la première, Jean-Louis Violeau décrit les querelles théoriques qui agitent la profession d’un Mai à l’autre et qui, bien sûr, ne sont pas sans enjeux politiques et générationnels. Ces querelles se nouent autour de la notion de postmodernisme, qui n’est pas une simple réaction au Mouvement moderne en architecture, mais un courant de pensée plus vaste prenant acte de l’épuisement des grands discours totalisants. […] Quoi qu’on pense du postmodernisme, et même de la pertinence de ce mot pour dé-
signer tant d’attitudes dans tant de champs, Jean-Louis Violeau défend l’intérêt de « moment singulier » « où certains architectes ont affiché le plus vivement l’ambition de sortir de leur pré carré pour aller à la rencontre du monde des idées ». Bref, « ils étaient des intellectuels plutôt que des experts ». Quel débouché politique à cette ébullition culturelle ? C’est l’objet de la seconde partie du livre que l’auteur organise autour des projets d’Ateliers publics d’architecture et d’urbanisme. Il s’agissait de rompre avec l’exercice libéral et une conception exclusivement techni-
cienne de l’architecture. L’ambition consistait à créer un service public qui permettrait aux citoyens, aux élus, aux professionnels réunis de formuler ensemble des projets urbains. Changer la vie, changer la ville n’apparaissaient-elles pas comme des expressions synonymes dans la bouche du candidat Mitterrand ? […]
Sa lecture ne doit évidemment pas être réservée aux seuls professionnels puisque, au fond, elle convainc que l’architecture est une chose trop importante pour être confiée aux seuls architectes. Amusez-vous d’ailleurs à chercher sur Internet l’expression « Ateliers d’architecture et d’urbanisme », eh bien, la première occurrence sera tunisienne. On y lit un appel d’une architecte de Tunis à créer de tels Ateliers dans toutes les villes et régions du pays. Troublant, non ? »
T.G., Place Publique #27, mai-juin 2011

« Jean-Louis Violeau nous offre ces jours-ci un deuxième opus qui s’inscrit comme la suite logique, et attendue, d’un précédent ouvrage Les architectes et mai 68 ; voici donc Les architectes et mai 81 paru aux éditions Recherches.

[…] Comment résumer le livre de Jean-Louis Violeau en une ligne ? un exploit olympique tant cet ouvrage est touffu.

Chemetov 44 : Nouvel 42


Comme tout bon universitaire Jean-Louis Violeau inclut à la fin de son ouvrage un index des noms de personnes, très pratique pour voir qui est le plus souvent cité. Paul Chemetov arrive en tête avec 44 citations, suivi de Jean Nouvel 42 citations.
Les années 80 verront donc l’affrontement entre un senior rigide (le moderne) Paul Chemetov, et un cadet turbulent (le sexy post moderne) Jean Nouvel.
C’est l’ascension du second, longtemps empêché par le premier, qui va alimenter la chronique de l’architecture en France durant les années 80. D’ailleurs un indice nourrit cette démonstration ; les deux premiers grands travaux présidentiels seront attribués à Chemetov (Bercy Ministère des Finances) et Jean Nouvel (IMA), tous les autres le seront ensuite à des architectes étrangers. Avec les exceptions de la Villette (Portzamparc Tschumi) et plus tard de la BNF François Mitterrand (Dominique Perrault).
Cependant en parallèle, la technostructure est à l’ouvrage, elle verra s’opposer centraliens et ponts, énarques et polytechniciens. Des avancées se font jour, d’abord sous Giscard (les mille jours pour l’architecture) puis la loi de 1977 et son architecture d’utilité publique, puis le quota des 170m2 et l’invention des CAUE qui couperont l’herbe sous le pied des architectes en les privant de l’accès à la commande particulière (Jean-Louis Violeau nous enfume avec les ateliers publics d’architecture et d’urbanisme, un “truc”, un faux nez savamment promis aux architectes à la fin des années 70, comme aujourd’hui ils sont (les mêmes) baladés avec l’atelier du Grand Paris).
Les architectes gagneront en échange l’instauration des concours d’architecture, qui permettront la mise à l’écart, par jet de l’éponge, des vieux mandarins et autres prix de Rome, outrés d’être mis en concurrence, et qui devant leur refus de concourir, permettra à une jeune génération d’accéder facilement à la commande. Les Chaix et Morel, Dusapin Leclercq, Valode & Pistre, Nouvel, architecture Studio et bien d’autres, virent s’ouvrir devant eux un boulevard, qui permit l’émergence de nouvelles formes comme de nouveaux visages. La porte se refermera très vite. Le ver était dans le fruit, l’artifice de l’image, de la perspective, de la jolie couleur, allait favoriser l’émergence de projets apparemment savants. Plus qu’ils ne l’étaient réellement parce que déjà une machine à normaliser était en marche étouffant et restreignant petit à petit toute marge de manoeuvre, […]
Peu politisés, réduits au silence du fait de la spécificité française (architecture = commande publique) les architectes français deviennent des techniciens de la symbolique d’Etat, plus que des inventeurs de la ville du XXIe siècle. Aveuglés, sourds, autistes, ils rateront la plupart des idées qui désormais, pour l’architecture, se trament loin de nos frontières : Le déconstructivisme et son doute intellectuel, le changement d’échelle, la métamorphose de la ville, la liberté permise par l’informatique et son déréférencement culturel, le chaos comme énergie incontournable de la ville.
À la place ils se sont laissés attraper par les promoteurs et réduisent la ville aux “bankables”. Ils sont devenus le ventre mou d’une société hantée par le sécuritaire. […] »

Il reste à écrire le troisième opus de cette trilogie française, Les architectes et novembre 2005 parce que si mai 68 est un acte de naissance, mai 1981 l’entrée à l’âge adulte, novembre 2005 est l’expression de la mise à la retraite de ces mêmes architectes issus de mai 68, l’aveu du plus cinglant échec d’une profession et d’une génération qui n’a pas su, ou voulu, résoudre les problèmes de la société, et notamment prévenir la sécession urbaine des possédants. […]»
Jérôme Auzolle, Archicool.com, 7 avril 2011.